Géométries Sud

Géométries Sud

La Fondation Cartier met à l’honneur l’Amérique latine avec cette exposition intitulée « Géométries Sud, du Mexique à la Terre de Feu » (du 14 octobre 2018 au 24 février 2019).

La géométrie est donc la thématique de l’exposition, elle se décline à travers différents supports: des céramiques aux motifs Nazca de l’aire péruvienne à l’architecture grandiloquente proposée par Freddy Mamani, architecte d’origine Aymara. Ce dernier a retenu toute mon (Kyralina) attention car, outre la salle de bal (salon de eventos) reconstituée telle quelle pour l’exposition au rez-de-chaussée, il y a tout un documentaire concernant son processus de recherche qui est proposé aux spectateurs. Et cela s’avère passionnant car Freddy Mamani s’impose comme architecte en réussissant le pari de l’affirmation d’une identité reléguée jusqu’alors à un statut d’infériorité…

En effet, les Aymara constituent néanmoins la plus grande « minorité » amérindienne de Bolivie. Originaire du lac Titicaca, cette communauté a elle aussi connu l’émergence d’une bourgeoisie en son sein. L’ascension sociale s’affiche dans l’architecture, permettant une appropriation de l’espace; ainsi Freddy Mamani a été l’initiateur d’un style qu’on qualifie aujourd’hui de « néo-andin » comme pour faire un écho aux origines préhispaniques de l’architecte et de ce qu’il cherche à véhiculer: l’identité Aymara dans toute sa noblesse. Il reprend donc sur les façades un vocabulaire aussi géométrique que vernaculaire, où chaque motif trouve sa place et son sens et forme un tout unitaire. Si la forme n’est pas commune et se lit comme un codex en trois dimensions, les couleurs n’en sont pas moins absentes, rappelant dans leur palettes les magnifiques teintes des tissus andins et des costumes de cérémonies tout aussi exubérants et vifs. De manière très préhispanique également, si l’on peut dire, l’organisation de l’édifice est très précise et obéit à une verticalité qui métaphorise avec excellence la hiérarchisation -des concepts comme des classes sociales-: le rez-de-chaussée est constitué de locaux dédiés au commerce (boutiques entre autres) alors que le premier étage est un « salon de eventos », lieu des cérémonies en tous genre, le dernier étage qui surplombe le bâtiment est la partie privée et privative de cette incroyable étalage de luxe que l’on nomme étonnamment « chalet ». Étonnamment ou pas, le chalet s’est déformé au fil du temps pour devenir le « cholet » (comprenez de « cholo », indien de la zone andine). Cette dérivation langagière n’est pas anodine lorsque l’on parle d’affirmation identitaire; appeler une riche demeure de style néo-andin en hommage à la culture Aymara par le mot français « chalet »: n’est-ce pas toujours une manière de raccrocher l’idée de réussite à l’Occident? Le « cholet » s’émancipe encore davantage par sa nomination et son ancrage culturel dans la langue…


Ainsi, au fil du parcours que trace cette exposition originale, on peut se questionner sur les échos internes et externes qu’exerce le langage géométrique, les effets de symétrie qui créent une harmonie dans l’espace et le temps, dessinant une Amérique non plus « latine » mais indigène, à l’image de l’ Amérique « renversée » (América invertida), célèbre tableau du peintre uruguayen Joaquin Torres Garcia (1874-1949) où le Nord devient le Sud, et où les rapports de dépendance s’inversent pour faire rayonner la Terre de Feu du plus magnifique de ses soleils.

4 réactions au sujet de « Géométries Sud »

    1. Oh merci beaucoup Kanga pour ton joli commentaire et tu as pris le temps d’y répondre, c’est vraiment sympa! Ravies que ça t’aie plu et à très vite sur le blog et bientôt nos retrouvailles en vrai espérons!

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